Photo Yannick Douce

Durant de nombreuses années, le jeune Carcassonnais que j’étais, comme ceux de toute une génération, n’avaient de la Ville de Carcassonne qu’une vue sélective focalisée sur la bastide, qu’on n’appelait d’ailleurs pas encore la bastide et plus spécialement sur l’axe matérialisé par la rue de la Gare avec le Conti, la Rotonde et l’Escalier d’un côté et la Comédie et le grand Café des Négociants de l’autre.

On achetait ses disques chez Boyer, chez Daraud ou chez Bidule et la Librairie Gally, qui se trouvait à côté de la pâtisserie Gau, concurrençait en ce temps encore la librairie Breithaupt…

Mais l’essentiel de mon temps libre était occupé depuis mon plus jeune âge par le club de l’ATC d’abord, presque caché derrière Domec, où le tennis se pratiquait pour certains quotidiennement sous la houlette de René Ubiergo et en compagnie de sa fille Nathalie, de Florence Respaud, de Pierre Bouichet et de Nano Gayraud notamment, avant que ce dernier ne quitte Carcassonne au bénéfice de sa puissance et de sa régularité qui l’ont transporté non seulement à Paris mais surtout au plus haut niveau de ce sport magnifique.

Mon périple de tennisman se poursuivit modestement, toujours sur les berges de l’Aude du coté du Paichérou et de l’ASPTT, où je rejoignais notamment André Correas, André Ambit, Emmanuel Bernard, Hervé Vehils et Gérard Colommes avec lesquels nous avons affronté en équipe les clubs régionaux les plus coriaces durant quelques années.

Ma « carrière » s’arrêta en 1983 non seulement lorsque mon niveau se mit à stagner concomitamment à l’ouverture du «Bordel Grec» comme l’appelait Jean Pierre Basque, autrement dit la discothèque le Xénon chère à Jean Jacques Duffau, mais également parce que je fus happé par la Plaine Mayrevieille et le rugby qui s’y pratiquait.

En ce temple de plein air consacré aux jeunes rugbymans Carcassonnais, les entrainements étaient assurés à mon époque par Messieurs CASTAN et BARRATO pour les plus jeunes tandis que Max THERON et mon père tachaient de transmettre leur science aux plus âgés.

C’est ainsi que toutes catégories et toutes lignes confondues, Xavier Giacomel, Lagutte, Jeff Doutre entre autres puis Dominique Montsarat et Nano Barthe notamment, qui m’ont fait marquer la plupart de mes essais, s’inspiraient des Sanegre, Calamel, Salette, Mathieu, Rofes, Crozoulon, Colomb, Pichéric, Berges et consorts qui portaient déjà haut les couleurs de Carcassonne en jouant régulièrement à la pépinière en ouverture de l’équipe fanion.

C’est l’été suivant, celui de mes 16 ans, que je découvris véritablement la Cité de Carcassonne lorsqu’on m’engagea pour la saison en qualité de machiniste au théâtre de verdure devenu depuis 2006 le Théâtre Jean DESCHAMPS.

Alors bien sur, il y eu cette année là les spectacles de Roméo et Juliette et celui de la compagnie de danse Martha Graham avec ses trois camions de 38 tonnes qui attendaient à l’extérieur sur les parkings et que nous devions décharger puis recharger avec des camionnettes dont le ballet incessant fit perdre patience à l’épicier de la rue Cros Mayrevieille qui nous jeta à plusieurs reprises des sots d’eau sur la tronche.

Il y eu aussi Tartarin de Tarascon et le ballet de la Scala de Milan puis Lionel Hampton et son big band avant un récital donné par Monserrat-Caballé mais il y eu surtout, au moins quatre fois par jour et durant plusieurs semaines, la visite guidée de la Cité et cette annonce du guide qui résonne encore dans mes oreilles comme si c’était hier : « Et voici le Théâtre ! »

Tant Monsieur THOMAS, sous les ordres duquel nous nous trouvions et dont je garde un souvenir ému, que Jano avec son éternel bleu de travail qui connaissait parfaitement tous les recoins de l’édifice, semblaient blasés par ce cri récurrent qui résonnait jusque dans les coulisses et les loges d’artistes qui avaient été installées sous la scène.

Oubliant parfois que cette annonce ne s’adressait jamais aux mêmes visiteurs, je me surprenais souvent à la reprendre en cœur et à tue-tête en devançant le guide, tout puissant, qui trônait sur les remparts et qui annonçait dans la foulée le nombre de places contenues dans l’hémicycle que j’étais en train de balayer sous un soleil de plomb.

Je dois d’ailleurs à cette période ma première insolation et donc également mon reflexe subséquent consistant à porter systématiquement un chapeau…

C’est à cette même période que je découvrais l’Hôtel de la Cité, dont je ne connaissais préalablement que les abords et plus spécialement le bar-tabac imaginaire d’en face et la fausse gendarmerie dans la rue adjacente tels qu’ils apparaissent dans le film le Corniaud réalisé par Gérard OURY avec DE FUNES et BOURVIL.

C’est en ce temps là que j’ai arpenté pour la première fois les trois kilomètres de remparts ponctués de 50 tours et que j’ai réalisé ce que représentait notre Cité.

Au premier siècle AVJC, on sait que les Romains installèrent, sur ce qui constituait un oppidum Gaulois, une garnison qui gardait le passage reliant Rome à Toulouse avant que les Wisigoths puis les Sarrasins s’y installent à leur tour.

Au moyen-âge, la place forte édifiée par les Vicomtes fut ensuite renforcée, sous les régimes de Saint Louis et de Philippe III le Hardy, par des fortifications imprenables constituant une sentinelle avancée du royaume de France faisant face au royaume voisin d’Aragon.

Plus de 800 ans plus tard, elle est toujours là, restaurée mais intacte, à mi-chemin entre Toulouse et la méditerranée.  

Au nord, s’étend la montagne noire et ses profondes forêts de hêtres et de châtaigniers.

Au sud, les Corbières et tout au fond, du Canigou au Carlitte, les Pyrénées bouclent l’horizon.

Elle est au même endroit, magnifiquement immobile, sous le ciel chauffé à blanc des jours de canicule et plus belle encore dans la lumière neuve des premiers jours de printemps lorsqu’elle se pare de fleurs d’amandiers.

A l’automne, lorsque les vignes deviennent rouge de colère bien après la vendange, elle sait garder son calme pour affronter les premières tempêtes où le vent terrible de cers hurle entre les deux enceintes avant de s’engouffrer, sitôt passé le pont-levis, comme un torrent d’air froid qui finira tourbillonnant sur la Place Marcou ou sur le parvis de la basilique Saint Nazaire.

Il faut avoir eu la belle idée de scolariser une enfant à l’école de la Calendreta, qui se trouvait à la fin des années 1990 en plein cœur de la Cité et qui s’y trouve encore, pour réaliser que même quand il n’y a pas de vent, ce qui est rare par chez nous, un fort courant d’air s’engouffre en permanence sous les portes Narbonnaises comme pour nous rappeler que depuis 1000 ans, ni les croisés de Simon de Montfort, ni l’armée de Charlemagne, ni les drames qui ont émaillé les siècles suivants ne sont parvenus à dompter ce dont nous sommes ici le plus fier, à savoir cet air de liberté, de bienveillance et de rébellion qui nous caractérise.

Franck Alberti