Le train du discrédit…

plantation vigne

Dans notre département agricole et rural, la vigne et le vin forment un couple royal bien fatigué mais non encore déchu duquel il faut prendre grand soin car la crise actuelle, à l’instar de celles passées, est grave.

Alors que nous sortons d’une trop courte période favorable dont le faste n’a pas véritablement pu être réalisé ni apprécié, notre viticulture sombre à nouveau dans un nouvel abîme que nous n’avons pas su anticiper.

Après la grêle et les derniers caprices de la météo qui ont encore récemment aggravé la situation avec 60.000 hectares de vignes gelés en Occitanie dont 18.000 dans l’Aude, nos vignerons ont de multiples et véritables raisons d’être en colère.

Parmi ces raisons, il semble qu’il en existe une plus facile à combattre que les autres, celle qui consiste officiellement à essayer d’obtenir la mise en place d’une régulation européenne sur l’importation des vins pour éviter en réalité aux vins étrangers et notamment espagnols d’être parfois déloyalement vendus en France.

Ce grief, qui a figure de coupable idéal que l’on guillotine sans procès ni jugement, a conduit récemment les syndicats vignerons et leurs comités activistes à agir.

Il est évidemment toujours plus facile de désigner « l’étranger » comme le responsable de tous les maux que de lutter contre les caprices de la météo en abordant la très délicate politique assurantielle à revisiter ou le coût des personnels et des traitements impliquant une nécessaire harmonisation européenne étant précisé que dans ce domaine également, les Espagnols sont encore favorisés du fait de la physionomie de leurs territoires qui leur permet de réaliser quelques substantielles économies.

Mais, si ces raisins de la colère conduisent aujourd’hui encore à quelques actions symboliques et spectaculaires menées principalement dans le but d’obtenir quelques entretiens avec les nouvelles autorités nationales récemment nommées, il a quand même été observé, ici ou là, quelques actions « de repli » qui paraissent, à l’œil de l’observateur que je suis, particulièrement ridicules et très sûrement contre-productives.

En qualité d’Audois enraciné dans mon territoire, je veux modestement favoriser la défense de ce qui a forgé l’identité de notre département, encourager la préservation de la mémoire des 87 qui sont partis d’Argeliers au son du clairon pour donner naissance au Comité de Défense Viticole et encore celle des 80.000 manifestants qui se sont réunis le 5 Mai 1907 à Narbonne avec parmi eux les figures emblématiques d’Ernest Ferroul ou de Marcelin Albert qui aurait été mieux inspiré de rentrer de Paris à cheval après avoir rencontré Clémenceau…

Cent dix ans plus tard, dans le respect de cette mémoire et de mon serment, je veux être l’ardent défenseur d’un syndicalisme actuel, responsable et constructif dont les actions sont jalonnées de symboles forts que tout un peuple peut comprendre comme il comprend que les agriculteurs doivent pouvoir vivre de leur travail et qu’il faut les aider à y parvenir.

Mais je déplore comme d’autres le manque de discernement tout comme la colère imbécile qui dénature et discrédite le cœur du combat à mener.

Je déplore les contradictions inexplicables tout comme le fait de ne pas se poser les bonnes questions et de ne jamais se remettre en cause.

Se remettre en cause, tenant l’inertie de la culture de la vigne, c’est essayer d’avoir une vision à plus long terme et s’interroger simplement par exemple sur le fait que lorsque nous avions des vins d’entrée de gamme il y a 25 ans, nous n’avions pas les marchés correspondants et pourquoi maintenant qu’il y a ces marchés, nous ne produisons plus les produits adéquats que les marchands se procurent ailleurs…

L’Aude est-elle vouée à être systématiquement en décalage avec son temps ?

Se poser les bonnes questions, c’est se demander par exemple le sens que peut avoir le fait de dénigrer l’Europe au point de vouloir en sortir sans même réaliser qu’elle a vocation à nous apporter plus que ce qu’elle semble nous enlever, pourvu que l’on s’attache dans  l’avenir à modifier certaines de ses règles ?

Mais il y a plus grave !

Comment justifier en effet que dans la nuit du 23 au 24 Mai dernier à Trèbes (11), chez un négociant plutôt connu pour avoir sans cesse depuis des lustres soutenu les producteurs Languedociens, plusieurs wagons contenant des milliers d’hectolitres de vin ont été vidés dans la nature au nom de la lutte contre les vins espagnols ou, dit en des termes plus politiquement corrects, dans le but d’obtenir la mise en place d’une régulation européenne sur l’importation des vins.

On a déjà vu meilleure entrée en matière pour donner envie de discuter et de construire…

Mais au-delà, comment éviter le discrédit rédhibitoire en constatant que cette production sacrifiée au nom de la colère contre les vins étrangers pourrait avoir conduit en réalité à la disparition insensée de plus de 3.000 hectolitres de bons vins de nos terroirs languedociens et audois, soit l’équivalent de plus de 400.000 bouteilles…

Il y a parfois des coupables présumés qui sont en réalité des innocents faisant l’objet de sacrifices expiatoires et en même temps des imbéciles avérés qui ne comprennent pas que couper les dernières branches auxquelles nous sommes accrochés conduit irrémédiablement à tomber en s’écrasant comme des m….. tout en distillant une odeur nauséabonde de nature à dissuader pour longtemps nos autorités à risquer une discussion nécessairement vouée à l’échec.

De surcroît, quand tous les négociants qui jouent le jeu de notre région auront disparu, il ne restera fatalement plus que ceux qui n’hésiteront pas à importer massivement des vins étrangers… bravo les artistes pour votre stratégie !

Quelles que soient nos souffrances et nos exaspérations, celles-ci ne donnent pas tous les droits à ceux qui démolissent en dépit du bon sens pour obtenir voix au chapitre sans savoir quoi dire et comment le dire. Cela ne donne surtout pas le droit de jeter l’opprobre et de prendre le train du discrédit jeté sur l’ensemble de la filière viticole voir au-delà sur un département tout entier dont elle est la colonne vertébrale.

Mais à la décharge des vignerons concernés et à l’instar de Clémenceau pour Marcelin Albert qui aurait mieux fait de conserver son indépendance, le plus édifiant est qu’il y a forcément quelqu’un aujourd’hui qui «paye le billet de train», manipulant la colère vigneronne pour de sombres raisons politiques et d’autres encore, tel le rapace, qui tentent de profiter de la peur de ceux qui n’ont plus de perspective pour les années à venir que celle de se laisser entraîner dans l’isolement et l’immobilisme.

A quelques jours des élections législatives, ne pas dénoncer cette situation serait en être complice et contribuer à empêcher notre territoire de prendre le train de l’avenir.

Franck Alberti

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