Avril 1987 : l’orchestre René Coll est en tournée en Côte d’Ivoire et j’ai la chance de faire partie du voyage.


Après deux concerts donnés en Abidjan, un spectacle devait avoir lieu le lendemain soir à Bouaké situé à près de 400 km au nord par la route et à l’époque à plus de 7 heures de piste au bout de laquelle l’orchestre devait rejoindre sur scène Alpha Blondy.


Il etait donc prévu que nous prendrions l’avion.


Alors que nous attendions sur le tarmak pour embarquer, un ministre du Président Felix Houphouet-Boigny se présenta avec sa suite et réquisitionna notre appareil.


Après deux heures de discussions, une solution était trouvée par « Manu », cousin d’un membre du gouvernement et soit disant pilote lui-même, qui se présentait à nous sourire aux lèvres en nous désignant un aéronef à hélices au fond de la piste dont je me souviens que même de loin, il était visiblement recouvert d’une poussière jaune qui devait s’être posée là probablement lors de la dernière tempête de sable…


Je ne sais toujours pas pourquoi nous avons accepté cette proposition de transport qui s’avérait, à l’évidence, pour le moins aléatoire. Mais c’est parfois ainsi en voyage où le danger devient relatif et nous pousse, en d’autres lieux, par exemple à carresser un tigre en Thaïlande ou boire l’eau fraîche qui coule à la fontaine monumentale de Fes au Maroc sans penser que le tigre n’est pas un chat et qu’il n’en faut pas plus pour attraper une hépatite.


Nous nous sommes donc engagés à 32 personnes dans cette aventure aérienne comprenant tous les membres de l’orchestre, les accompagnants dont moi et un évêque dont on a jamais su les raisons de sa présence ni les motifs de son déplacement qui failli être le dernier.


Nous découvrions à l’unisson, en rentrant dans l’avion avec un escalier que les autorités aéroportuaires ont eu un peu de mal à trouver, les parois intérieures décorées de surprenantes mais néanmoins magnifiques fresques africaines.


Pour autant, le nom de la compagnie aerienne propriétaire de l’engin pour le moins pittoresque, ne nous a jamais été indiqué, ce qui nous a conduit, bien plus tard, à la désigner comme Air Peut-Etre en jurant qu’on nous y prendrait plus.


En attendant, nous voilà partis dans les airs, survolant la mer, pour un voyage d’un temps annoncé de 50 minutes dans les terres vers le nord.


L’hôtesse, dont j’ai conservé un souvenir impérissable, se promenait dans la rangée centrale en biais sous peine d’être bloquée étant précisé qu’après une sommaire description des consignes de sécurité, celle ci est sortie de la cabine de pilotage où se trouvait notre pilote Manu et à refermé la porte si délicatement qu’elle s’est quasiment degondée et je la revois encore y taper dessus à poings fermés pour tâcher de l’ouvrir. En vain.


Après 40 mn de vol, soit environ à 10 mn de l’heure de l’atterrissage prévue, je constatais que nous survolions toujours la mer et le bon sens géographique dont je commençais à être pourvu à l’époque me poussait à remettre en question la ponctualité de notre arrivée.

Je livrais cette analyse prédictive quasi-scientifique à mon cousin, assis à côté de moi et qui faisait egalement partie du voyage, lorsque nous commencions enfin à aborder les cotes et à nous diriger approximativement vers le nord et peut-être, qui sait, vers notre destination finale…


Quasiment de suite, des trous d’airs de plus en plus fréquents et violents rythmaient notre chemin en soulevant régulièrement nos fessiers et nous comprenions alors pourquoi, au vu de l’orage qu’il fallait traverser, Manu le pilote avait si longtemps hésité à se lancer au beau milieu des nuages noirs.


Il aurait été seul dans l’avion, nous aurions considéré sa décision comme un acte de bravoure mais vu que nous étions dedans, nous avons plutôt pensé à un acte de démence caractérisé dont nous risquions d’être les victimes privilégiées.


Nous avons tout eu, et surtout la foudre dont j’ai pensé, a la violence du pet quand j’ai fermé les yeux, qu’elle avait cassé l’avion en deux.


Il n’en a rien été bien heureusement et c’est plutôt notre moral, individuel et collectif, qui a subitement baissé de quatre étages et ce n’est pas de voir un musicien devant moi (dont je tairai le nom) se pisser dessus et donc quasiment me pisser dessus en raison des secousses subies, ni même l’évêque qui disait ses prières a voix haute, entraînant le tromboniste dans sa pieuse démarche, et nous exhortant de n’avoir pas peur de la mort, qui ont reussis à apaiser l’angoisse des passagers qui regrettaient déjà amèrement d’avoir préféré le luxe du transport aérien aux sept heures de joies secouées, en bus des années 50, sur le plancher des vaches et des zebus africains.


Après 15 minutes de calvaire au cours duquel le batteur n’eut de cesse de crier qu’il voulait sauter, nous avons abordé un demi tour que personne n’a pu ignorer car l’aile gauche de l’appareil, que je distinguais de mon hublot, semblait frôler les palmiers.

Le sol n’était donc pas si loin mais en avion, je n’étais pas sur qu’il s’agisse d’une bonne nouvelle.


Et pourtant, visiblement escorté par un autre appareil, nous sommes rentrés à Abidjan a 100 mètres d’altitude en suivant la piste… Un genre de jeu vidéo avant l’heure.


Une fois atterri, sur une roue pendant au moins 400 mètres, il n’y a pas eu le moindre applaudissement mais un concert de larmes mélangées de bonheur et de peur retrospective.


René avait vidé sa boîte de cachets pour le cœur et aucun musicien n’acceptait désormais de remettre un pied dans un avion, même avec un pilote vraiment pilote.


Conscient que nous avions vécu une énormité et que nous avions la chance, finalement improbable, d’être sortis vivants de cette aventure, j’ai souhaité en conserver un souvenir pour le cas ou j’aurai un jour l’occasion d’en témoigner, ce que je n’ai jamais fait jusqu’à ce jour.


J’avoue que j’ai volé le gilet de sauvetage qui se trouvait sous mon siège…


C’est donc en bus pour un très long et tumultueux voyage que l’orchestre Coll s’est rendu au nord de la merveilleuse Côte d’Ivoire pour assurer, comme si rien n’était, le concert endiablé de Bouaké et c’est lors de ce trajet que j’ai exhibé le delictueux gilet que j’aurais été contraint d’utiliser si Manu avait eu la mauvaise idée de tenter un amerrissage.


Nous étions au mois d’avril 1987 et il était marqué sur le gilet : « prochaine vérification Octobre 1985″… Dieu existe. 😰😱

Franck Alberti